Depuis la mi-mars, les travailleurs essentiels sont à pied d'oeuvre partout au Québec. Si certains cumulent des années d'expérience dans leur milieu, il n'en demeure pas moins qu'à l'épicerie et à la pharmacie, ce sont souvent des étudiants qui tiennent souvent le fort en assurant l'accès à la nourriture et aux médicaments. On a voulu parler avec une caissière et un commis pour connaître leur ressenti et pour leur faire partager leur expérience de cet événement pour le moins marquant.

Derrière la caisse (maintenant vitrée) de ton épicerie du coin; à l'entrée de la pharmacie, avec un masque, des gants, et t'offrant du désinfectant; ou posté dehors, vêtu d'un uniforme d'agent de sécurité, contrôlant les longues files d'attente, ces jeunes travailleurs sont au front. 

Ils ont à peine 20 ans et tentent de calmer une horde de clients impatients et à cran, tout en respectant à la lettre les consignes imposées par leurs gérants et le gouvernement.

Pour en savoir plus sur leur quotidien depuis le début de la crise, Narcity s'est entretenu avec William, 21 ans, commis de pharmacie à Montréal et Jade, 19 ans, caissière dans une épicerie grande surface de la métropole. 

(Pour préserver leur anonymat, leurs prénoms ont été changés.)

Est-ce qu’on vous a obligés à travailler dernièrement pour ne pas perdre votre job?

William : « Non, ils nous ont proposé une alternative. On pouvait soit se mettre en confinement jusqu’au 4 mai, des genres de vacances non payées. Et en choisissant ça, on avait l’option de ne pas revenir après le confinement.

« Ou soit on travaille quatre jours/semaine pendant 36 heures, et ils nous donnent un bonus de quatre heures. Si on choisit ça, on fait chaque semaine quatre jours de travail puis on a ensuite quatre jours de congé. C'est des grosses journées, mais ça devient comme avantageux pour nous. »

Jade : « Non, ils ne nous ont jamais forcés! Mais mes heures diminuent vraiment beaucoup. Et des gens avec beaucoup plus d'ancienneté que moi ont perdu au moins une dizaine d’heures aussi. 

« Ils ne nous ont jamais rien dit, à savoir si on pouvait partir ou peu importe. De toute façon, moi, j’ai pas le choix de continuer à travailler. Et si j’arrête, je ne sais pas si je suis admissible à la PCU. »

Qu’est-ce que vos employeurs ont fait pour augmenter le niveau de sécurité dans vos milieux de travail?

William : « La première semaine, ils avaient installé des barrières près de l'entrée, à l'intérieur. Les clients entraient, respectaient les deux mètres de distanciation et nous demandaient ce qu’ils avaient besoin. On allait le chercher pour eux. Mais beaucoup de clients se sont plaints ou partaient carrément.

« Ils ont enlevé la barrière, mais quand les clients entrent, ils doivent mettre du Purel, et avant de sortir aussi. On laisse entrer quatre ou cinq personnes maximum en même temps. Et tout ce qui est vitamines, médicaments ou laboratoire, les clients n'y ont pas accès et doivent les demander aux commis. 

« Depuis la mi-mars à peu près, ils nous ont proposé de porter des masques, des gants en vinyle et tout ça. Et on nous a fourni des visières dès le début. Notre gérant nous a jamais obligés à porter quoi que ce soit, mais chaque jour, en meeting, il nous rappelle : "Mettez des masques, mettez des gants, mettez des visières." Mais il respecte pareil le choix de chaque personne d'en porter ou non. »

Jade : « Ils ont juste mis un gardien devant, pour gérer les entrées et les sorties des clients. Sinon, il n'y a pas vraiment de mesures de sécurité. Ah, il y a des Plexiglass aux caisses maintenant, mais ç'a pris vraiment beaucoup de temps pour en avoir, mais vraiment beaucoup! Et ils sont non conformes. Les personnes pas super grandes, le Plexiglass leur arrive à la hauteur du nez. Et les gants, il faut apporter nos propres gants, car eux ne nous en fournissent pas. Ils ne nous prennent pas en considération. 

« Et les masques, on pouvait en porter avant, mais il y a eu une plainte et, depuis ce temps-là, on ne peut plus en porter. Il y a plein de caissières qui ont fait des plaintes au boss, parce qu’il y en a qui ont des maladies chroniques et qui en ont besoin pour leur propre sécurité.

« Quelqu’un à mon travail s’est même fait suspendre pendant, je pense, un mois parce qu'il fait de l’asthme et qu'il avait besoin de porter un masque. J’ai vu récemment qu’on a à nouveau le droit d'en porter, mais ç'a pris beaucoup de temps. 

«  Il y a des efforts qui ont été faits parce qu’on va avoir droit à des visières bientôt. Mais ç'a pris encore beaucoup trop de temps. Ça dépend des clients en fait. Il faut que les clients chialent. Parce que nous, notre parole, elle vaut rien. Ils veulent faire de l’argent alors… l’argent, c'est les clients. »

Vous sentez-vous en sécurité? Avez-vous peur d'aller travailler?

William : « Sincèrement, je n'ai pas peur. Au début, ça me rendait un petit peu anxieux, mais maintenant, pas du tout. Parce que je me dis que c'est mon choix, j’ai décidé d’aller travailler. Il y a personne qui m’a obligé. Je travaille au service à la clientèle, je vois des milliers de client par jour. C'est rendu que j’ai tellement de chances de l’attraper! »

Jade : « Bof, je ne me sens pas vraiment en sécurité, non. Je trouve qu’ils ne nous prennent vraiment pas en considération. Pour les boss, c'est vraiment l’argent dans leurs poches qui compte. Et oui, j'ai peur. J'ai peur de la maladie en général. Mais c'est mon gagne-pain, c'est comme ça que je gagne ma vie, j'ai pas le choix. »

Comment trouves-tu les clients sur les lieux?

William : « Avant, les trois quarts étaient sympathiques et le un quart était désagréable. Maintenant, c'est moitié-moitié. Les gens sont vraiment arrogants. Moi, je reste vraiment professionnel, je suis vraiment sympathique, même si on a des grosses journées et tout. Mais si quelqu'un devient agressif ou m’insulte, je vais le remettre à sa place. Et il y a autant de gens qui nous remercient sur les règles d’hygiène et d’être là comme service essentiel. »

Jade : « Ça dépend vraiment des jours puis des personnes. Mais tu sais, je peux voir le stress chez les gens, ça se voit. Autant il y en a des super gentils que des vraiment très désagréables. »

Qu'est-ce que vous avez vu de plus inusité ou intense ces derniers jours?

William : « C'était plutôt avant le confinement, mais beaucoup de gens volaient. Depuis le confinement, pour vrai, il n'y a pas eu de gros drama. Il y a toujours du monde bizarre dans le quartier. Mais tu restes professionnel, tu les traites comme les autres clients et tu leur poses les mêmes questions que tout le monde. Tu n'es pas là pour juger, tu es là pour faire ton quart de travail. »

Jade : « Récemment, ce n'était pas mon client, c'était le client d’une autre caissière. Le monsieur s’est fâché parce que ses cartes ne fonctionnaient pas. Il a pris son panier et il l’a lancé sur le bureau de mes superviseurs. C'était fou! Ç'a changé, les gens sont rendus plus agressifs, mais certains sont rendus plus doux aussi. Ils ont besoin de nous, alors il faut quand même qu’ils aient un minimum de considération. »

Pour conclure, qu'est-ce que tu voudrais que les clients sachent ou comprennent en ce moment?

William : « Ce que j’aimerais passer comme message aux clients en général, même sans confinement, ayez un petit peu de compassion, un petit peu de patience. Parce que malgré le fait que les gens travaillent au service à la clientèle, tu ne connais par leur vie privée. [...] Parfois, parce que ta commande prend quelques minutes de plus, tu commences à pogner les nerfs contre le commis, ça fait juste rabaisser la personne encore plus. C'est vraiment important de surveiller les mots qui sortent de ta bouche. Même si la personne, tu ne vas jamais la revoir de ta vie, ça reste que tu peux pareil avoir un impact sur elle, sur son shift, sur sa vie en général. »

Jade : « Je voudrais leur dire qu’on fait notre possible puis que ce qui arrive en ce moment, ce n'est pas notre faute. On aimerait, nous aussi, changer ça et être avec notre famille. Parmi les gens avec qui je travaille, il y en a beaucoup qui sont des personnes âgées. Elles sont très à risque, mais il faut quand même qu’elles viennent travailler parce que nous, c'est notre gagne-pain et on n'a pas le choix d'être là. »

Les commentaires sont maintenant fermés.
Paramètres de compte
Notifications
Favoris
Me déconnecter

Enregistre cet appareil afin de recevoir des notifications