L’univers de la restauration est un monde à part. Comme le monde du célibat. Si t’en as jamais fait partie, beaucoup d’éléments t’échappent. Tu peux pas comprendre tout le côté sombre caché derrière le sourire forcé de la serveuse.  

Le staff d’un resto a ses habitudes. Après une soirée où tu t’es fait péter, t’as flippé tes tables 4x, renversé un Blow Job sur tes pants, eu des clients ivres et déplaisants qui pensaient réinventer la roue avec leurs jokes qu’on t’a déjà faites 1000x, vous allez prendre une bière bien méritée dans un bar ou chez un collègue. Les 5@7 n’existent pas, ce sont des 1h à 5h du matin. Pas de cadran le lendemain.

Si Renaud dans Annie et ses hommes faisait l’amour le vendredi, nous autres c’est le lundi. Faque lundi arrive. Après avoir vécu la guerre, on se rejoint tous à notre petit bar du Mile-End. Tournée de shots, grosse 50, rien à signaler. La soirée passe et ressemble aux lundis précédents. Sauf la fin.   3h30 sonne. La serveuse est pu capable de nous voir. On se ramasse en tapon sur le trottoir à planifier la suite en enchaînant les clopes.

On dirait que cette étape-là s’éternise tout le temps parce qu’on oublie la raison de notre présence dehors. On règle ça en 32 secondes quand quelqu’un lance OK on va chez nous, ça prends deux secondes, on agite les bras pour pogner tous les taxis et on disparaît comme un coup de vent.  

Peu importe où tu vas, les after partys se ressemblent. T’en as qui fument proche des fenêtres, comme si ça faisait vraiment une différence, on est 14 à fumer en d’dans, c’est comme un sauna sec, mais à nicotine. Y’en a qui sont à côté du bar et qui se font un plaisir de faire des verres à tout le monde et de bâtir ton hangover. Pis là-dedans t’en as 1-2 de trop chaud qui ont pas compris où ils sont et qui finissent couchés sur le sofa. Et inévitablement vous avez ramassé un individu que personne ne connaît. Mais vous allez vous en rendre compte seulement le lendemain.

La masse se disperse d’heure en heure, les gens rentrent à la maison dormir leur vie. Le lendemain, on se donne pas de nouvelles, chacun pour soi, on récupère et on se laisse tranquille jusqu’à la prochaine. Accord tacite des tout croches. 

Moi, j’suis pas partie. La fête continue dans ma tête et je me dis que jamaiiiiis je ne veux qu’elle s’arrête. On est rendu 3. On jase, on est même calmes je dirais. C’est sûr qu’on baragouine un peu, mais on est presque cutes dans ma tête, comme des vrais adultes qui se font des vins et fromages pour vraiment déguster. Je vais aux toilettes. Vomir. Ce sera pour une autre fois l’accord mets-vin, là je suis dans le vin-vomi. Je passe un bon moment couchée sur le sol froid, question de me ressaisir.

Je sors et j’entends rien. J’me dis merde, c’est sûr qu’ils m’ont entendu me vider les entrailles. J’me prépare à devoir me justifier quand j’entre dans la cuisine et je les vois. Pas vraiment comme je les ai laissés. Les deux sont à poil en train de baiser. Elle couchée sur la table de cuisine pis lui debout devant elle, dans un mouvement que je présume être une péné.

Je suis immobile. Je réfléchis. Est-ce qu’ils ont oublié ma présence? Parce que si je fais du bruit, ils vont me voir, je vais péter leur beat et c’est gossant de donner deux becs sur la joue à quelqu’un qui a du precum dans yeule. Faut je pogne mon manteau, mes souliers, cr*ss je peux pas partir discrètement pantoute.

Mais là. Une deuxième question surgit dans mon cerveau embrumé, est-ce une invitation à la sexualité de groupe? C’est quoi le protocole d’un trip à 3? J’ai pas assez lu là-dessus, je sais pas comment ça se passe. Est-ce qu’il y a un code? Une manière de faire? J’peux pas arriver pis mettre un doigt dans le popotin du gars par surprise pis crier count me in. Pis j’peux pas non plus lever ma main pis attendre qu’on me dise oui Merlin pose ta question.  

Pour me camoufler et réfléchir. J’me suis crissé à poil. De même. Tu seule. J’étais debout. Toute nue. Derrière l’évier. Pis j’attendais. Je savais pas quoi faire. Faque j’me suis allumée une cigarette. Pis j’me suis fait un negroni. J’me suis dis que c’était honnêtement un des moments les plus absurdes de ma vie. Moi à poil en train de me questionner sur mon droit d’intervenir dans un coït. Pis au niveau de la symbolique aussi c’est assez fort, une grande solitude t’envahit. J’en ai jamais parlé à mon psy. Il aurait pas compris.  

J’ai eu des eye contact avec le gars. Avec la fille. Ok, ma présence était acceptée. J’ai même cru déceler une excitation dans leur regard. Les regarder m’excitait pas tellement, j’étais trop confuse face à la situation. J’aurais dû être là quand tout avait commencé, ça aurait été ben plus clair pis j’aurais pas été le poireau nue dans le coin.

J’suis restée là beaucoup trop longtemps. J’ai pensé à m’asseoir sur le comptoir pour me caresser devant eux, mais je vivais la grande sécheresse. J’étais déshydratée parce que j'étais trop chaude.

Un moment donné, j’ai juste abdiqué. J’ai quasi hurlé comme dans une pièce de théâtre d’été pour être bien sûr que les rangées du fond m’entendent bon ben m’a y aller moi.  

Me suis rhabillée. Sans aucune émotion. Aucune gêne. C’était comme se puncher out à job, bon ben j’ai fait ma part, ma faire un boutte. J’ai passé à côté d’eux, en les regardant et leur souriant. POURQUOI TU LEUR SOURIS, c’est pas le temps de la politesse! Sainte crème. Les deux m’ont ENVOYÉ LA MAIN EN SIGNE DE BYE BYE.

Faut-tu mettre le monde mal à l’aise pas à peu près quand ils arrêtent de forniquer une demi-seconde pour saluer ton départ. Depuis ce temps-là je dis que j’ai participé à un trip à trois. C’est pas tout à fait faux.

 

Pour lire toutes les chroniques Célib-à-terre de Merlin Pinpin, c'est ici. 

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de la collaboratrice et ne reflètent pas nécessairement la position de Narcity Media sur le sujet.

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