Cette charpentière-menuisière s'ouvre sur les doubles standards en construction au Québec

« J’ai subi un congédiement pour ma grossesse. »

Éditrice junior, Narcity Québec
​Violette Goulet, charpentière-menuisière.

Elle a bâti la maison dans laquelle elle vit aujourd'hui, de ses propres mains. Violette Goulet réside actuellement en Gaspésie, à Sainte-Thérèse-de-Gaspé, et est mère de deux enfants. Cette charpentière qui exerce depuis dix ans au Québec a confié à Narcity des éléments poignants sur son parcours en tant que femme dans le milieu de la construction.

Elle a commencé à étudier la charpenterie en 2011 et a acquis sa première carte pour travailler en 2012. Depuis, elle a parcouru un long chemin parsemé d'embûches. Elle a notamment dû faire face à un congédiement alors qu'elle était enceinte de son deuxième enfant. À présent, elle explique comment elle s'en est sortie, travaillant dans un secteur traditionnellement plus masculin.

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Qu'est-ce qui a été le plus difficile dans ton parcours?

« L’entrée sur le chantier ça a bien été, trouver un bon employeur ça a bien été, l’intégration avec les gars ça a bien été. La chose la plus difficile que j’ai vécue sur un chantier de construction, puis j’en vis encore des stress, c’est quand j’ai perdu mon emploi parce que j’étais enceinte, donc ça, ça a vraiment été très difficile sur le moment.

« Puis maintenant encore, des fois je me dis “voudrais-tu encore avoir un autre enfant?”, puis il y a toujours une petite voix au fond de moi qui me dit “ouais, mais tu vas probablement perdre ton travail ” ou “c’est tellement facile pour l’employeur de te mettre à pied ”, ça c’est la chose la plus stressante que j’ai vécue. »

Quels sont les risques et sacrifices que tu as dû oser prendre pour en arriver où tu es?

« Faire fi de ce que les gens pensent. Ça, ça a été vraiment obligatoire, parce qu’il y a toujours des gens qui vont vouloir te démotiver, pis qui vont juger ton choix. Souvent, c’est de la bienveillance, les gens ils ne veulent pas que tu te blesses, ils ne veulent pas que tu empruntes un chemin différent.

« À l’école, c’était quand même facile avec les autres gars. Je n'ai pas vécu de discrimination, j’ai eu toutes les connaissances, donc [quand je suis] arrivée sur le chantier j’étais à l’aise de performer. C’est sûr qu’il faut toujours que tu fasses tes preuves, je pense, un peu plus quand tu es une femme, parce qu’il y a souvent des préjugés défavorables ou favorables. Les préjugés favorables ça va être "c’est une fille, elle va être bonne en finition", mais ce n'est pas toujours le cas. On a toutes nos particularités, on a toutes nos traits de caractère. Défavorables, parce que : '' elles ne sont pas capables de faire le travail, trop exigeantes, elles vont se casser un ongle, ou peu importe.'' Des choses typiques comme ça ou typées, je devrais dire.

« Arrivée sur le chantier, quand c’est le temps de trouver un travail, tu choisis l’entreprise pour qui tu vas aller travailler, encore plus en ce moment parce qu’il y a une pénurie de main-d’œuvre. Tu as comme le luxe de choisir, mais même quand tu n’as pas le luxe de choisir quand il y a moins d’entrepreneurs, il faut quand même que tu choisisses l’équipe avec qui tu vas travailler. Tu vas le voir tout de suite quand tu vas appliquer, quand tu vas aller porter ton CV, quand tu vas aller serrer la main, tu vas voir qu’il y a un jugement qui vient rapidement, puis généralement ça ne fittera pas avec cette équipe-là, il y a des équipes qui ne sont pas prêtes à avoir des filles qui travaillent avec eux, c’est bien dommage pour eux, parce que je trouve qu’on ajoute beaucoup.

« Il y a des entrepreneurs qui sont vraiment ouverts, on le sent tout de suite, ils sont bienveillants d'emblée. “Violette si jamais il y a quelque chose qui arrive sur le chantier n'importe quoi tu m’appelles j’arrive, s’il y a quelqu’un qui a un comportement déplacé ou quoi." »

Quelle a été la réaction de ton entourage?

« Il y a de tout. Il y a du “oh c’est dont ben cool” à “je vais savoir qui appeler quand j’ai des travaux à faire ”. D’autres cela va être “ tu vas essayer ça, puis tu vas sûrement trouver autre chose, c’est comme une quête d’identité momentanée ”. Il y a beaucoup de commentaires avec du jugement de la part d’autres femmes qui doutent de leur propre capacité.

« On pense souvent que c’est des “mononcles” qui vont faire du sexisme, mais les femmes aussi. Elles ont leur bagage, puis parfois elles ne s’en rendent pas compte, mais elles font de la discrimination par rapport à ça. Fait que toutes les réactions ont été étonnantes dans le pot.

« J’ai des femmes qui sont impressionnées, comme “ ah j’aurais aimé ça moi faire ça ” ou genre “ j’aimerais ça être capable de tout faire comme toi ” et j’ai des femmes comme “ça ne m’intéresse vraiment pas”, puis c’est correct. Moi c’est ça que je remarque, c’est que les femmes des chantiers, c’est toutes des femmes qui veulent être là, c’est toutes des femmes qui ont fait le cheminement pour arriver sur le chantier, puis elles ne sont pas là par dépit. Elles ne sont pas là parce que “oh moi je n'étais pas bonne à l'école puis je suis allée sur un chantier," c’est correct, mais il y a des hommes qui sont là et qui n'aiment pas vraiment ça. Mais, les femmes tu peux être sûre à 100 % qu'elles sont là parce qu’elles aiment ça, parce qu’elles veulent être là, parce qu’elles ne se donneraient pas toute cette peine la, tous ces défis-là pour être à un endroit comme ça. C’est ça, elles vont le vouloir profondément. »

Qu’est-ce qui te rend le plus fière de ta carrière jusqu’à maintenant?

Violette Goulet, charpentière.Violette Goulet | Facebook

« C’est d’avoir bâti ma propre maison. D’avoir été chercher toutes les compétences en gestion de chantier et en technique, pour avoir été en mesure de bâtir ma propre maison. Je ne dis pas que tout est parfait, mais j’ai réussi à le faire. Je dirais que c’est ça ma plus grande fierté, bâtir ma maison de A à Z. »

Comment les doubles standards se traduisent-ils en construction?

« Je me rappelle peut-être une ou deux fois où j’ai senti que je dérangeais ou qu’on remettait en doute mes compétences, mais encore une fois, tu choisis le milieu dans lequel tu travailles. Donc, moi j’ai choisi des compagnies qui voulaient m’avoir. J’entends des histoires de femmes, je lis des choses épouvantables comme “je suis sur un chantier, pis mon patron ou le compagnon avec lequel je travaille, il ne veut rien me montrer, il me fait juste passer le balai” ou comme “ça fait deux semaines qu’il me fait travailler deux jours” ou “il ne veut pas que j’évolue dans la compagnie”. Ça, je trouve ça vraiment triste.

« [...] Quand tu commences dans une nouvelle compagnie, même si ce sont des personnes qui sont contentes de te voir sur le chantier, au début, ils vont être “oh attend je vais t’aider force pas là-dessus”, “es-tu sûre?”, puis à un moment donné ils sont comme “Violette ce n’est pas une fille cette fille-là, c’est comme un gars". Donc, on n’est pas nécessairement considéré comme une femme qui travaille, mais comme un collègue dans une équipe, quand ça va bien. »

As-tu eu à subir ou à contrer des stéréotypes de genre tout au long de ton parcours?

« C’est des personnes qui ne veulent pas qu’on force, qui nous traitent différemment. Par exemple, un gérant de chantier qui vient te voir “Hey salut! Ça va bien aujourd’hui?” et je suis comme “oui, mais tu ne l’as pas demandé à personne d’autre, pourquoi tu me le demandes à moi? C'est parce que je suis une fille.” [...] Dans mon cas, ça n’a jamais été harcelant ou méchant.

« Le plus gros défi que j’ai eu à vivre, qui a vraiment été une discrimination, c’est quand j’ai subi un congédiement pour ma grossesse. Ça a été énormément de stress. Mon syndicat m’a appuyée là-dedans, mais a quand même pris quatre ans avant que tout se règle. Donc, l’argent de la CNESST, moi tout le long de ma grossesse, je ne l’ai pas eu. L’argent, je l’ai reçu deux ans et quelques plus tard. J’avais commencé à retravailler, j’avais fini mon congé maternité. [...] Puis on parle de plusieurs milliers de dollars, là.

« C’était vraiment une impasse totale et même mon avocate m’a dit “écoute Violette c’est 50/50. L’employeur, de toute évidence, est de mauvaise foi, mais il y a quand même 50 % des chances de gagner parce que tu n’as pas de preuve tangible, puis ça, ça va quasiment dépendre de l’humeur du juge cette journée-là.” [...] C’est tellement facile de congédier une femme enceinte sur les chantiers. »

« [...] Mon cheval de bataille ce serait de fermer les portes qui sont grandes ouvertes à la discrimination d’une femme enceinte sur les chantiers. D’abord, il y a la notion d’être à contrat. [...] Aussi, la CNESST traite le retrait préventif un peu comme un accident de travail. Donc, le retrait pour grossesse ou allaitement ne va pas provoquer une hausse des primes chez l’employeur. Ça, souvent l’employeur ne le sait pas, fait qu’il a peur que ses primes augmentent, donc il préfère congédier la travailleuse.

« Deuxièmement, en plus de ça, la CNESST rembourse deux des trois semaines qui sont payées à la travailleuse. Il en reste une qui est payée par l’employeur et c'est pareil pour la grossesse, mais ça ne devrait pas, il ne devrait pas y avoir cette semaine-là de paye qui équivaut à environ 1 000 $. [...] Ces 1 000 $ sont une porte ouverte, une grande raison pour l’employeur pour qu’il décide de mettre à pied les travailleuses enceintes. »

« Dans la loi R-20, ce n’est pas toujours aussi clair que ça parce que, jusqu’à maintenant, il n'y avait pas tellement de femmes qui travaillaient dans le milieu de la construction. On commence à parler de la conciliation travail/famille parce qu’il y a de plus en plus de femmes monoparentales, et non pas parce qu’il y a de plus en plus de femmes en construction. Donc, il faut que cet enjeu soit pris sérieusement en main pour inciter les femmes à venir en construction parce que c’est un frein. On a une famille, on a des bouches à nourrir, on ne veut pas perdre notre emploi comme ça parce qu’on est enceinte. Ce n’est pas normal d’avoir peur de tomber enceinte quand tu travailles. »

Comment fais-tu pour t’assurer de l’équité salariale lors de tes contrats?

Chantier de Violette Goulet.Violette Goulet | Facebook

« C'est quelque chose de vraiment bien en construction. Les salaires sont déterminés par la loi R-20, ils sont déterminés par la convention collective, par le syndicat, donc ça, ce n'est même pas une question. [...] Les femmes, normalement, elles ont le même salaire que les hommes sur les chantiers régis par la loi R-20. »

Quels conseils aurais-tu à donner à celles qui voudraient percer dans un monde plus masculin?

« Je dirais : fonce! Si c’est ça que tu as envie de faire, si c’est ça ton guts, vas-y il n'y a rien qui peut t’arrêter. Je veux dire, il y en a des femmes que ça n’intéresse pas d’aller en construction, et il y a autant d’hommes que ça n'intéresse pas d’aller en construction. Ce n’est pas une affaire de sexe, c’est une affaire de goût. [...] Si ça, ça t’appelle, c’est fait pour toi, point final. Tu n’as pas besoin d’avoir l’avis des autres.

« On n’a pas à se dégenrer, parce qu’on est des filles dans un métier traditionnellement masculin, on est des femmes, puis on a le droit d’être qui l’on est, comme on est, sur un chantier. On n’a pas à se dénaturer parce qu’on est des femmes. »

Quels sont tes projets, tes ambitions pour le futur?

« Dernièrement, avant Noël, j’ai eu mes cartes de compagnon, donc je suis maintenant charpentière-menuisière-compagnon, et j’en suis très fière, donc ça va être d’apprendre à passer mes connaissances, ça va être ça ma prochaine étape. »

Cet entretien a été édité et condensé afin de le rendre plus clair.

À noter que l'écriture inclusive est utilisée pour la rédaction de nos articles. Pour en apprendre plus sur le sujet, tu peux consulter la page de l'OQLF.

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